Le 23 octobre 2010,
15h45, Simon et moi, au milieu des coureurs, à quelques minutes du départ. On parle, on laisse passer les “vrais”, on attend et on se dit que l’objectif c’est de finir la course mais que quand même si on met moins de 3h on sera fier de nous.
16h00: Départ! Départ tranquille, nous sommes très nombreux (1000), il faut zigzaguer entre les personnes pour se frayer un chemin. Je me sens bien, heureuse, juste envie de tout lâcher, de tout donner, de libérer mes jambes impatientes. Je sais aussi que la course sera longue, qu’il va me falloir monter et que je n’ai strictement aucune idée de la praticabilité des chemins. Il faut commencer la course avec ces deux composantes contradictoires. Nous passons nous aussi sur le pont, je sais que Michel est là mais je ne le cherche pas, je suis ailleurs dans mon monde, dans ma course.

Michel ne nous a pas loupé!
Après le pont, nous sommes un peu plus espacés sur la route qui nous amène à la première montée. Simon est à côté de moi, j’ai envie de lui dire de ne pas m’attendre, qu’il ira surement plus vite que moi, qu’il faut qu’il fasse sa course et qu’on se retrouvera à l’arrivée. Faire un trail à deux ne s’improvise pas. Il faut d’abord savoir courir à deux. Savoir qu’on court à la même vitesse d’ordinaire et être dans le même état de forme le jour J. Sinon le plus rapide est ralenti et le plus lent se force à accélérer pour ne pas ralentir l’autre. Erreur fatale, commencer en sur-régime c’est brûler toute son énergie dès le début. Je le sais, il ne faut suivre personne, juste écouter ses jambes.
Dès la première montée chacun part à son rythme: plus rapide pour Simon, plus lent pour moi. Dès la première montée j’ai mal aux jambes… Mais je sais que je suis un super diesel: le premier kilomètre de plat n’a pas été suffisant pour que mes jambes se réveillent. C’est pas grave, cette montée est idéale pour mettre la machine en route. Je sais qu’elle n’est pas très longue et qu’après il y aura du plat pour un peu récupérer et être fin prête pour la grande montée. Alors j’ai mal mais j’avance. En marchant vite, comme tous les coureurs devant moi. Je ne sais déjà plus où je suis, les musiques défilent dans mes oreilles sans que je ne les entende vraiment.
Première montée terminée, nous avons déjà une belle vue sur les champs environnants et la vallée. Une partie de course en faible descente sur un chemin type chemin forestier je me laisse filer, avec pour seule contrainte ma respiration: la maîtriser et la surveiller, à la moindre pique dans les poumons il faudra ralentir mes jambes pour éviter le point de côté. C’est génial, je cours avec d’autres personnes, des personnes nous encouragent sur le bord de la route, je me sens libre, plus rien ne peut m’arrêter!
Même cette fameuse deuxième montée: 300 mètres de dénivelés positifs pour environ 2km… Elle ne m’arrête pas mais elle me ralentit! J’apprécie de plus en plus ce type de course. On alterne marche rapide et course, rando et footing. Pour la montée c’est totalement rando, mais rando rapide! Les mains sur les cuisses et on avance. On monte, on trébuche, on se sent super faible du coup on mange un gel énergétique, on boit (parce que ces gels ont vraiment la consistance de gel) et on continue. Le gel me fait beaucoup de bien, je n’ai plus de frissons, ni la tête qui tourne, ni les jambes qui tremblent (promis la prochaine fois je le prends plus tôt) mais il n’améliorent pas mes qualités de randonneuses trébucheuses…
Ca y est, nous sommes en haut. Enfin pas tout à fait puisque que nous continuons à monter en alternant marche et course mais cette fois il y a plus de course que de marche. Le bonheur! Je ne pensais pas que la course à pieds allait autant me manquer et … me reposer! Et oui quand on court, on ne fait pas travailler les mêmes muscles que quand on marche en côte et pendant la montée j’attendais avec impatience le moment où se serait un minimum plus plat pour pouvoir courir et détendre mes muscles.
Une chute plus tard, nous sortons des étroits chemins de forêt pour courir à nouveau sur un chemin accessible aux voitures. Une longue ligne droite et au bout de cette ligne droite: le ravitaillement! Ce n’est pas tant le contenu du ravitaillement qui me réjouit (je ne m’y arrête même pas) que les indications que me donne ce point. Je sais que le ravitaillement est situé au 12°kilomètres, il me reste donc 7,5km de course et surtout plus de montée! Mes jambes s’en sont bien remises mais je sais que s’il y en avait une autre elle serait difficile dès le début.
Chemin large en forêt, deux stands photo l’un à la suite de l’autre, je ne souris pas mais la prochaine fois j’essaierais d’avoir une tête assez normale. Contrairement à ce que disent les photos je suis bien, très bien, enchantée, envoûtée. Je suis là, au milieu de la photo et je cours. Le chemin se corse un peu, il est à nouveau très étroit, moins praticable, des racines qui sortent de la terre, des branches au milieu du passage, des virages serrés entre les arbres, un passage étroit à côté d’un précipice… Trois pas en courant, deux en marchant et un bref arrêt pour admirer la vue. C’est marrant, j’ai l’impression de retomber en enfance. En mode “débrouille”, on fait comme on peut, l’objectif c’est d’aller le plus vite possible!
J’en suis là, perchée, dans ma bulle, sereine, lorsqu’un panneau nous indique: Arrivée dans 4km. Déjà??? Je regarde ma montre, voilà déjà 2h que je cours. 2h, ça veut dire qu’il me reste 35min pour arriver si je veux gagner mon resto! 35min pour 4km de descente, ça me semble tout à fait faisable. C’était sans compter sur le fait que la descente se fait en mode Tarzan, à moitié suspendue aux cordes de sécurité, à moitié sur mes pieds… Une fois de plus, j’ai rigolé intérieurement. Descente Tarzan, passage dans la grotte, redescente Tarzan et là, d’un coup la civilisation! Une route et un peu plus loin Millau.
Je n’écoute même plus mes jambes, je ne sais pas si elles ont mal, où elles ont mal, j’ai juste très mal au ventre. La descente plus douce n’arrange rien puisque cette fois je cours vite. Mais peut importe j’y suis presque, alors je continue, je cours, je donne tout ce que j’ai. Retour sur la grande route, je vois le pont, je vois qu’il faut passer dessus, ce qui veut dire monter, encore un peu. En haut c’est la délivrance, l’arrivée est toute proche! Mais qu’est ce que je vois??? Tous ces coureurs sous le pont!!! Il faut une dernière fois descendre pour remonter… J’espère que c’est la dernière fois, mes jambes me crient d’arrêter d’avancer.
Plus rien, plus de jus. Je descends, je passe sous le tunnel, je remonte (sans problème, la montée est vraiment toute petite), à la sortie du tunnel, le panneau: arrivée à 50 ou 100 mètres, je ne me rappelle plus. Ce que je me rappelle c’est ce sentiment étrange d’accomplissement et d’abandon. Je ne suis plus avec la course et je ne sais pas où sont Michel, Simon et les marathoniens. Je tremble de partout, mes jambes vont bientôt me lâcher, je devrais être pleine de joie mais je me sens perdue, seule.
Ce vide ne dure pas bien longtemps, une bénévole m’aide à enlever mon dossard, il me donne mon tee-shirt de finisher, je fais quelques pas, les yeux grands ouverts la vue pas très claire et là j’entends “Flo”. C’est Michel, juste devant moi! Simon et François sont arrivés, ils sont juste à côté.
La joie peut enfin sortir, plus de crainte, juste du partage, des larmes, des jambes qui tremblent, des mains froides. Quel bonheur! Bonheur si intense et pourtant si simple.
Dans la voiture, sur le chemin du retour, nous sommes tous cassés, nous avons tous bu 3 litres d’eau depuis l’arrivée, nous sommes tous couverts comme s’il faisait -10 mais nous sommes tous heureux! De notre super team, tout le monde a fini sa course, et ça c’est le plus important. Et pour la petite histoire, je n’ai pas gagné mon resto, j’ai terminé en 2h43min mais c’est pas grave j’aime bien cuisiner!
Les nouveaux trailers sont désormais des convertis, prochain gros objectifs: Marathon du Mont Blanc pour les marathoniens, Cross du Mont Blanc pour les autres!
P.S.: j’ai passé mon 23 octobre 2009 à pleurer, dans un avion, avec la peur de faire la plus grosse erreur de ma vie, vers une aventure que j’allais vivre seule; j’ai passé mon 23 octobre 2010 dans une contrée beaucoup moins exotique (Millau, c’est pas le Pérou), heureuse, dans une aventure que nous vivons à deux.
Publié dans Course à pieds